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Archive de juin, 2008

Du côté financier, annonce en fanfare que « Un Jeff Koons bat des records à Londres »

30 Juin

« Un Jeff Koons bat des records à Londres »

Alors que, du côté culturel, Le Figaro vient de lancer le scandale promotionnel par son article « Choc des cultures à Versailles » ; du côté financier, les media annoncent triomphalement que Jeff Koons engrange et bat des records d’enchères à Londres ou son « Balloon Flower » (Magenta) – cette « sculpture en acier chromé, d’une hauteur de 2,75 mètres, représentant une fleur faite d’un ballon de baudruche noué, comme en fabriquent les clowns ou  autres artistes de rues » – a été vendu 12,9 millions de livres, soit 16,3 millions d’euros, chez Christie’s, propriété de François Pinault.


« Balloon Flower » de Jeff Koons
© AFP – Ben Stansall

ABC News: Koons sculpture sells for record price

Balloon flower (yellow) de Jeff Koons dans la cour d'honneur du château de Versailles

 
 

Lancement de l’action « Jeff-Koons » par la Lettre Ouverte au Ministre de la Culture, Christine Albanel

19 Juin

19 juin 2008
— Lancement de l’action par la Lettre Ouverte au Ministre de la Culture, Christine Albanel —

Après analyse de l’exposition « Jeff Kons Versailles », du point de vue de l’œuvre de l’esprit protégeable au titre du droit moral garanti par la Loi, l’Union Nationale des Écrivains de France (UNIEF) décide d’envoyer au Ministre de la Culture, garant de ce droit, une Lettre Ouverte demandant l’interdiction sans délai de l’exposition « Jeff Koons Versailles » dont elle considère qu’elle viole ce droit moral.

Jeff Koons à Versailles

Cette lettre s’introduisant et se concluant en ces termes :

19 juin 2008. – À l’origine du scandale : un homard à la une du Figaro, titrant « Choc des Cultures à Versailles », pour introniser la star new-yorkaise Jeff-Koons 1er – «  roi du marché de l’art mondial — Roi-Soleil de Versailles, lors de son vernissage du 10 septembre (…)

En mettant à la une de son numéro du 19 juin 2008, d’une manière provocante, sous le titre « Choc des cultures à Versailles », la représentation d’un Homard suspendu comme un hareng, à la place du lustre historique, dans le Salon de Mars des appartements du Roi, Le Figaro a provoqué le scandale de ce qui est devenu l’affaire « Jeff Koons Versailles ».

 

Lobster, le homard géant en aluminium polychrome ; Jeff Koons (2003)

Le lancement de Jeff Koons 1er nouveau roi-soleil ( des marchés ) de Versailles

Pour le lancement marketing de l’exposition «  Jeff Kons Versailles », la journaliste Valérie Duponchelle, investie de la mission de « faire rentrer l’art contemporain dans les lieux où il n’a rien à faire », a savamment orienté son article en agitant le chiffon rouge de la provocation.

« Pour ou contre l’art contemporain à Versailles ? » tel est l’aiguillon qu’agite la journaliste pour pousser au scandale, escompté fructueux pour la cote de la star des enchères. « Le débat risque d’être vif le 10 septembre, dit-elle, lors du vernissage de l’exposition « Jeff Koons Versailles » imposée au cœur du château dans les appartements royaux. La star américaine, fils spirituel d’Andy Warhol et de Marcel Duchamp dénie toute provocation dans cette première en France. »

Un homard ketchup à l’américaine mis à la une dans les sacro-saints appartements royaux du joyaux français que le monde entier nous envie, voilà qui n’a rien de provocateur pour elle ; il suffisait de le dire et nous voilà rassuré. Et pour ceux qui n’auraient pas bien compris, à la page 28, la journaliste doublera le gros titre, « Un artiste sulfureux chez le Roi-Soleil », par un sous-titre disant malicieusement l’inverse Jeff Koons : «  Je ne veux pas jouer l’agent provocateur ».  L’agent ? Lapsus révélateur de galeriste.

Le double langage des « envahisseurs »

Choquer à plaisir, exciter à la provocation tout en se drapant dans de belles phrases faussement rassurantes, tel est le ressort du double langage et de la sémantique promotionnelle du « Choc des cultures à Versailles », comme chacun peut en juger à la lecture de cet article fait sur mesure :

« Révolution à Versailles ? Septembre risque de voir la paix royale du musée chahutée par un Américain fort peu tranquille. (…) Versailles prend le risque d’ouvrir grand ses salles à l’art contemporain. Feux d’artifices et débats de fond à partir du 10 septembre ! Le premiers de ces envahisseurs (sic) (…)

Jusqu’au 14 décembre « Jeff 1er » sera, grâce à eux [les mécènes des collections les plus cotées] le nouveau Roi-soleil à Versailles ». Et, assurément, les seize « sujets » exposés de Jeff 1er, étant du même ragoût que son homard cramoisi ;  son auto-portrait, en marbre, devant trôner dans le salon d’Apollon (Dieu-soleil) alors que le portrait du roi ne sera qu’en inox ; alors, à l’évidence, « l’offensive contemporaine à Versailles, royauté du patrimoine, risque de faire du bruit ».

Mais après ce langage guerrier d’envahisseur, prenant décidément le lecteur pour un blaireau, on lui affirme aussitôt qu’il faudrait avoir l’esprit mal tourné pour voir dans cette dite Révolution, dans cette intrusion, dans cette substitution de Jeff 1er à Louis XIV, une quelconque provocation ou profanation du Saint des Saints du patrimoine français… C’est d’ailleurs Jeff 1er, lui-même, qui nous le garantit : « Je n’ai pas l’intention de dénaturer les salles ».

Il veut simplement « capter (sic) l’harmonie du lieu ». Il ne serait donc pas un provocateur mais un simple captateur et c’est en toute modestie qu’il affirme :

« Je suis emballé à l’idée d’affronter ce défi royal. C’est mon plus beau projet ! Versailles est un tel symbole de rayonnement artistique et culturel que j’ai retenu mon souffle quand je l’ai visité avec l’idée d’y exposer mon travail. Je ne veux pas jouer l’agent provocateur. Je suis plus intéressé par le pouvoir de louis XIV en temps que mécène des arts et souverain éclairé de la culture de son temps que par la philosophie érotique du boudoir. »

Et comble d’ironie, nous concède royalement l’ex co-artiste photographique X : «  Pas de ‘Made in Heaven‘ la Série sexe inspirée de son couple avec Ciciolina qui fit scandale à la Biennale de Venise 1980 ». Tel est son bon plaisir.

Le Roi-Soleil, c’est moi

Car, avec la bénédiction du Figaro, Jeff Koons 1er, de « je » en « je », la star des enchères artistiques agit et parle assurément en souverain et maître des lieux. Il s’y croit déjà :

« Je suis emballé à l’idée d’affronter le défi royal » ;
« Je suis plus intéressé par le pouvoir de Louis XIV » ;
« Je recherche la connexion formelle entre nos deux mondes (sic) (…) la force dérangeante. » ;
« Je n’ai pas l’intention d’envahir (…). Je veux capter l’harmonie du lieu. » ;
« À la place d’un des lustres, je suspendrai Lobster » ( le fameux homard !) ;
« Grâce à mon intuition de l’espace (sic), j’ai pu imaginer de New York (sic) l’accrochage, salle par salle, et évaluer le rapport d’échelle sur ordinateur » ;
« La chambre du roi abritera mon (sic) portrait en acier de Louis XIV. Le salon d’Apollon, mon autoportrait en marbre.» ;
« J’aimerais qu’on ait le sentirent d’embrasser le futur (sic) ».
Rien de plus…

Agent ou argent provocateur ?

Valérie Duponchelle ne craint pas d’affirmer que Jeff 1er « en strict costume gris, est venu, hier au château, défendre sa vision de notre histoire et proclamer son amour pour la France des Lumières ». Merci pour la leçon. Car c’est bien de changer notre vision du château qu’il s’agit. Effectivement, après un cambriolage ou la profanation d’un lieu sacré, on ne voit plus le lieu comme avant.

Quant à l’amour de la France, consistant à suspendre un Homard écarlate dans le Salon de Mars, des objets kitch comme Bear et Policeman, entre jouets et images BD, dans le salon de la guerre, un Ballon Dog dans le Salon d’Hercule, ou l’autoportrait prétention de Jeff 1er, roi des enchères, dans le Salon d’Apollon, ne serait-il pas plutôt l’amour des bonnes affaires ?

En dépit des efforts stéréotypés de Valéry Duponchelle pour orienter le scandale dans le sens du réflexe pavlovien « ça choque, c’est donc génial, achetez », c’est bien du choc des cultures entre les deux mondes qu’il s’agit : non pas tant de Jeff Koons 1er et de Louis XIV, mais bel et bien de l’Art (désintéressé par nature) et de l’argent (qui corrompt énormément, disait François Mitterrand).

Et cette prégnance du monde de l’argent, c’est ce que suggère ingénument l’auteur de l’article sous le titre leurre « Un fou du baroque » lorsqu’il dit, pour conclure :

« Longtemps posté sur le grand canal devant le Palazzo Grassi, à Venise, le Balloon Dog (Magenta) de François Pinault, le mécène le plus important de l’exposition chiffre à 2 M  €, trônera dans le salon d’Hercule au pied du Repas chez Simon de Véronèse (…). »

En effet, cette voie de François Pinault à Venise, mécène-investisseur dont Jeff Koons est le « chouchou », nous conduit à celle Jean-Jacques Aillagon, l’ancien Ministre de la Culture, ayant  donné la légion d’honneur à Jeff Koons (Dieu sait pourquoi), qui fut Président de la Fondation Pinault et qui est aujourd’hui Président de l’Établissement Public du Musée et du Domaine National de Versailles, nommé par le Ministre actuel de la Culture Christine Albanel, elle-même précédemment Président de l’établissement lorsque Jacques Aillagon était Ministre.

Quant à lui, François Pinault, qualifié d’un des hommes d’affaires français les plus secrets et les plus brillants, est propriétaire de Christie’s, la prestigieuse maison d’enchères britannique, depuis 1998.

Si l’on ajoute que « la réalisation la plus notable » de Jean-Jacques Aillagon, ministre de la culture et de la communication, est sans doute la loi Aillagon sur le mécénat qu’il parvient à faire adopter en 2003 et qui a doté la France d’un des régimes les plus favorables en ce domaine. En effet, cette loi, autorisant des déductions fiscales allant jusqu’à 90%, permet notamment de résoudre le problème de l’acquisition des biens qui, déclarés « trésors nationaux », doivent être conservés en France » (Wikipédia). La boucle de l’art à l’argent et à la politique est donc bouclée.

Changement d’époque ou néo-vandalisme spéculatif ?

Un telle boucle coopérative ne saurait pas étonner Christine Albanel puisqu’elle a affirmé :
« La loi de 1er août 2003 relative au mécénat et aux fondations nous a fait véritablement changer d’époque en reconnaissant le rôle essentiel de la société civile aux côtés des pouvoirs publics dans la défense de l’intérêt général.

Elle a créé les conditions parmi les plus avantageuses en Europe pour ce partenariat fécond, et favorisé l’émergence d’une véritable « culture du mécénat », aux expressions multiples : mécénat financier, mécénat de compétence, mécénat en nature, mécénat technologique…

Le ministère de la Culture et de la Communication qui a élaboré et porté cette législation conserve une responsabilité particulière dans le développement du mécénat et des fondations, comme l’ont rappelé le Président de la République et le Premier Ministre dans la lettre de mission qu’ils m’ont adressée le 1er août 2007.

La culture est, pour notre pays, à la fois une richesse spirituelle essentielle, un enjeu économique de taille et un atout déterminant de notre rayonnement international. Elle est l’affaire de tous, et je suis très heureuse de voir qu’aujourd’hui les particuliers, les grands groupes, mais aussi les PME et les TPE. »

Sur le papier tout semble donc pour le mieux. Mais au vu du scandale provoqué par la mise en œuvre de cette grande première de l’exposition Jeff Koons, « nouveau Roi-Soleil de  Versailles », qui devrait, selon Christine Albanel, être une richesse essentielle « spirituelle et économique », un « atout déterminant de notre rayonnement » « dans la défense de l’intérêt général », il apparaît, hélas, qu’il en est tout autrement des belles déclarations d’intention à la réalité effective. Faire rayonner l’art spéculatif d’un new-yorkais à Versailles au service du « rayonnement » de l’art américain n’est-il pas à l’inverse du rayonnement de la France dont justement le château du Roi-Soleil de Versailles n’a cessé d’être modèle inégalé, depuis trois siècles, aux yeux du monde entier ?

C’est ainsi que le lecteur de l’article provocateur du Figaro, du 19 juin 2008, après avoir subi le « choc des cultures » du homard de Koons, après avoir marqué son indignation devant le « sacrilège » du Saint des Saints du patrimoine français, en vient nécessairement à se poser la question de la régularité de la décision public.

Dès qu’il commence à se poser la question des chiffres et des intérêts en jeu, le lecteur quitte la voie facile du « choc des cultures » – qui lui était proposé trop complaisamment par Le Figaropour celle du choc d’un néo-vandalisme spéculatif qui ne dit pas son nom et qui prospère sous les auspices d’une décision publique paradoxale. Ce que faisant, le lecteur s’est engagé dans une voie imprévue inverse de celle propose par Le Figaro.

En ayant imprudemment sous-titré « Un artiste sulfureux chez le Roi-Soleil », Le Figaro ne croyait sans doute pas si bien dire. Alors qu’il voulait provoquer un simple scandale promotionnel, en trompe-l’œil, au titre du « Choc des cultures », il a désormais ouvert la voie à un scandale majeur. Ce qui gène désormais de plus en plus tout le monde, au delà du  sacrilège du patrimoine, ce sont les questions sulfureuses de l’argent et de la démocratie.